1Le
caractère polyethnique de la Guyane, héritée
d’une longue tradition migratoire, est devenu désormais le
trait dominant de la société guyanaise. Les importants
flux des années 1970 et 1980 ont sensiblement modifié la
mosaïque ethnique, si bien qu’en 1999, les immigrants
(Haïtiens, Brésiliens, Français
métropolitains, Surinamais, Antillais, Hmongs, pour ne citer que
les groupes les plus importants) ont représenté 52 % de
la population (Granger, 2006 ; Calmont, 2007). Pourtant, depuis la
fin de la décennie 1980, la Guyane a reçu de nouvelles
migrations en provenance de la Caraïbe (Dominicains), de
l’Amérique du sud (Péruviens) mais aussi de
l’Afrique. Encore peu nombreux, les originaires d’Afrique
constituent en Guyane une migration originale, très
différente des flux régionaux traditionnels :
à côté de l’arrivée de sans papiers
peu ou pas qualifiés, existe un flux majoritaire de personnes
diplômées, arrivées légalement à
partir de la France et culturellement proches de la
société d’accueil. À cela s’ajoutent
une proximité phénotypique et une faible mobilisation des
ressources identitaires pour en faire une immigration invisible qui
s’insère sans problème majeur dans la
société d’accueil.
2L’étude
sur les originaires d’Afrique en Guyane a retenu la zone
subsaharienne, excluant les Maghrébins qui n’ont pas la
même continuité historique que les autres. Sur le plan
méthodologique, nous nous sommes appuyés sur les listes
des associations africaines (représentant, à priori, les
groupes les plus nombreux) que nous avons complétées par
une recherche d’informations sur les Africains en dehors du
système associatif. À la suite de cela, nous avons pu
établir l’existence de 380 personnes nées en
Afrique et résidant en Guyane (enfants non compris). Il est
cependant difficile d’estimer l’importance des individus
non répertoriés. À partir des listes des
associations, nous avons extrait un listing de 78 personnes pour
lesquelles nous pouvions disposer d’un certain nombre
d’informations et nous avons réalisé des entretiens
plus approfondis avec 22 d’entre elles, en juin 2007. Bien
entendu, les données présentées ici ne constituent
pas une vision absolument représentative des communautés
d’origine africaine dans la mesure où
l’échantillon reste aléatoire mais les observations
faites à partir d’elles peuvent être retenues comme
des indications et des tendances.
3Au milieu du XIXe siècle, dans la période post-abolitionniste, la Guyane
avait déjà connu l’arrivée
d’Africains, dans le cadre d’une immigration contractuelle.
En effet, après l’abolition de l’esclavage en 1848,
les nouveaux libres affluèrent à Cayenne ou
s’installèrent loin des zones habitées pour
pratiquer l’abattis ou encore, pour ceux qui
possédaient des économies, achetèrent à
leur ancien maître un lopin de terre. Malgré toutes les
mesures répressives visant à maintenir de force les
affranchis sur les habitations, le travail ne reprit pas et il
fallut envisager l’immigration pour faire face au manque de
main-d’œuvre sur les exploitations. À la suite
de l’échec d’une introduction de Madériens
(248 sont arrivés entre 1849 et 1851), la Guyane se tourna vers
les travailleurs africains : de 1854 à 1859,
arrivèrent 1 969 Africains, en sept convois recrutés
dans la population libre ou formés de captifs rachetés et
rendus à la liberté, pour des contrats de travail de cinq
ans. La fin de l’immigration africaine intervint dès 1860
sous la pression des autorités britanniques qui y voyaient une
forme de traite déguisée[1].
Les rapatriements en fin de contrat et surtout une mortalité
importante réduisirent considérablement la
communauté si bien qu’en 1866, il ne restait plus que 947
inscrits sur le registre des immigrants mais, en
réalité, le nombre d’Africains en Guyane
était plus important, les autres étant rattachés
à la population créole à laquelle ils
s’étaient parfaitement intégrés (Girondin,
1986).
- 1 L’immigration de travailleurs contractuels de l’Inde, commencée dès 1856, s’est (...)
- 2 Homme d’affaires très populaire en Guyane, Jean
Galmot avait été élu triomphalement lors (...)
- 3 Mam-Lam-Fouck S., Histoire de la Guyane contemporaine (1940-1982), Editions caribéennes, Paris, (...)
4Soixante
dix ans plus tard, on assista à l’arrivée
d’autres Africains en Guyane, mais dans le cadre d’une
installation provisoire. En effet, un bataillon de 150 tirailleurs
« sénégalais » (en
réalité, ils venaient de différents pays
d’Afrique) avait été installé en Guyane pour
compléter les forces de l’ordre, depuis les émeutes
de 1928 provoquées par la mort suspecte de Jean Galmot, homme
politique et homme d’affaires guyanais[2].
La relève du bataillon avait été rendue impossible
depuis 1940 à cause de la guerre mais elle tardait à
s’effectuer depuis la fin des hostilités, et le
mécontentement des militaires africains était
d’autant plus grand qu’ils avaient le sentiment de ne pas
être aimés par la population guyanaise qui les percevait
en effet comme des êtres frustres et peu civilisés. Aussi,
le 24 février 1946, un incident à la sortie d’un
bal de carnaval servit d’exutoire aux tirailleurs et
déboucha sur deux jours d’émeutes qui se
soldèrent par 8 victimes et une cinquantaine de blessés.
Le bataillon fut alors très rapidement évacué du
pays[3].
5À
l’époque contemporaine, depuis la
départementalisation, l’arrivée d’Africains
à nouveau en Guyane date des années 1980[4] mais le mouvement s’est accentué depuis la décennie
1990 (six personnes interrogées sur dix sont arrivées
après 2000). Le phénomène revêt une double
dimension migratoire, au départ de la France et au départ
de l’Afrique.
- 4 Le plus ancien Africain présent en Guyane est un Guinéen arrivé en 1981, en provenance de (...)
6L’essentiel
du flux est formé par une migration légale en provenance
de la France et constitué par des personnes qualifiées,
médecins et enseignants en particulier. Le choix de la Guyane
s’explique par trois facteurs : d’abord les
possibilités d’emploi et les perspectives de
carrière plus rapides qu’ailleurs en raison du manque
important de personnel qualifié dans ce pays, ensuite
l’aspect financier puisque les fonctionnaires y perçoivent
une rémunération très supérieure à
celle qu’ils auraient touchée en France
métropolitaine, non seulement un supplément de 40 % sur
les salaires mais également le versement d’une prime
substantielle pour la nomination en Guyane (cette prime qui existait
dans tous les départements d’outre-mer a été
supprimée récemment aux Antilles), et enfin
l’éloignement de frustrations et d’absence de
valorisation que les Africains vivent dans l’Hexagone, la
migration pouvant être interprétée comme celle de
cadres à la recherche d’une reconnaissance, plus facile
à obtenir en Guyane. Pour certains, la Guyane
n’était qu’une possibilité parmi
d’autres choix de mutation dans l’outre-mer français
(l’une des personnes interrogées pensait, avant de venir,
que la Guyane était une île de la Caraïbe comme les
Antilles).C’est donc après une période
d’activité professionnelle en France métropolitaine
que les Africains décident de s’installer en Guyane.
7Concernant
le choix de la Guyane plutôt que le retour au pays, les
situations sont également fort complexes et les motivations se
superposent : le pays visé par le migrant apparaît
attractif et, en parallèle, le pays africain d’origine
semble répulsif, en raison de la situation économique
(pas de possibilité d’emploi, pas d’emploi dans de
bonnes conditions, perte des avantages en matière de retraite en
cas de retour en Afrique), du contexte politique (situation de crise,
absence de liberté, crainte pour ceux qui avaient milité
en France contre le pouvoir en place), de la situation culturelle
(éloignement de la pression de la famille et de la tradition),
de la difficulté pour le conjoint non africain de
s’insérer socialement ou économiquement dans le
pays de l’époux.
8Les
résultats de l’enquête montrent qu’une grande
partie des originaires de l’Afrique subsaharienne venant de
France possède la nationalité française. Si
quelques uns ont uniquement la nationalité française, la
plupart possèdent la double nationalité, voire la triple
nationalité, lorsqu’ils ont vécu ou grandi dans un
pays africain voisin de celui de leur naissance (Togo/Bénin,
Sénégal/Cap Vert ou Sénégal/Mali par
exemple). Parmi ceux qui ont la nationalité française, il
y a les personnes qui la possèdent depuis
l’indépendance de leur pays tandis que les autres
l’ont obtenue pour longue résidence en France ou par
mariage.
9Il
existe également une migration de sans papiers, certes marginale
par rapport à la migration légale, qui vient
d’Afrique et dont la destination finale reste la France
métropolitaine. La filière passe par le Brésil, au
départ de Saõ Tomé (pas de visa exigé au
départ de ce pays pour l’entrée au Brésil)
ou de Dakar ou même de l’Angola (comme ce fut le cas pour
un groupe de 14 Congolais de la RDC arrivés en Guyane en
2000), par avion ou parfois par bateau. Aux différentes
étapes du voyage (Fortaleza, Belém, Macapá,
Oïapoque), les clandestins sont hébergés par des
Africains résidant dans ces villes, avant d’arriver
à Cayenne où ils sont pris en charge par des compatriotes
ou bien, dans les situations extrêmes, par des associations
caritatives ou africaines.
10On
compte ainsi plusieurs dizaines de sans papiers, les chiffres
avancés par nos informateurs allant d’une trentaine
à plus d’une centaine, mais les demandes de
régularisation sont souvent satisfaites. Les clandestins sont
surtout des Sénégalais mais aussi des Cap Verdiens, des
Ivoiriens, des ressortissants de Guinée Bissau et même des
Ghanéens, ces derniers utilisant plutôt la filière
par le Surinam. Le développement de la migration illicite
africaine vers la Guyane est le résultat de l’aggravation
de la situation économique (comme au Sénégal) ou
politique (Côte d’Ivoire) des pays africains. À
cela, s’ajoute le fait que, depuis les années 2000, il
devient de plus en plus difficile pour les sans papiers de se rendre
directement en France.
- 5 Lors de l’instruction des dossiers, les demandeurs
d’asile étaient convoqués à l’OFPRA, (...)
11Arrivés
en Guyane, nombreux sont les clandestins qui font une demande
d’asile auprès de l’OFPRA (Office français de
protection des réfugiés et apatrides) dont ils savent que
l’attente de la réponse, souvent plus d’un an, leur
permettra de rester légalement dans le pays pendant un certain
temps[5].
En réalité, la plupart d’entre eux sont des
réfugiés économiques, y compris les Ivoiriens, car
les vrais réfugiés politiques se rendent directement dans
l’Hexagone. Lorsqu’ils finissent par régulariser
leur situation, ils restent en Guyane et c’est souvent le cas des
Ivoiriens, à la fois en raison de la situation politique de leur
pays mais aussi du fait que la plupart d’entre eux
possèdent une formation, un métier ou même des
diplômes. Dans le cas contraire, les sans papiers repartent dans
leur pays d’origine (ils y sont d’ailleurs incités
par les associations africaines de Guyane) : ils travaillent
dur, notamment dans l’orpaillage, et se sacrifient pendant un ou
deux ans pour faire des économies afin de repartir,
d’autant plus que certains ont laissé une femme
« au pays ». Les autres stratégies pour
régulariser sa situation et rester légalement en Guyane
consistent à obtenir un certificat d’embauche de son
employeur, se marier avec une personne de nationalité
française ou même encore à se procurer
illégalement une carte de séjour.
12Mais
la situation de ces migrants reste toujours précaire, comme le
montre l’affaire du squat en décembre 2006 : un vieil
immeuble du centre-ville de Cayenne avait été
occupé par plusieurs dizaines de sans-papiers d’origine
africaine, avec l’accord plus ou tacite de la
propriétaire, mais le nouveau propriétaire a
cherché à les expulser pour réhabiliter le
bâtiment et la quarantaine de clandestins restants se sont
retrouvés ainsi à la rue.
L’Évêché et une association africaine
sont alors intervenus pour trouver une solution
d’hébergement pour les clandestins, ainsi q’une aide
financière et administrative (régularisation).
- 6 Pour survivre, les Africains sans papiers effectuent des
« jobs », en particulier au marché (...)
13Cependant,
la migration clandestine tend, semble-t-il, à diminuer. Il faut
dire que depuis l’affaire du marché de Cayenne en
septembre 2006[6],
les associations africaines incitent les migrants à ne pas
favoriser la venue d’autres migrants, qui risquerait de
créer une situation difficile. On note par ailleurs que ceux qui
arrivent depuis fin 2006 sont très jeunes, moins de 18 ans, et
ils peuvent donc s’insérer dans les circuits scolaires ou
de formation et sont ainsi plus difficiles à expulser. De toutes
façons, le reconduites à la frontière
d’Africains sont très rares en raison du coût de
l’opération et de la discrétion de ces migrants (il
n’y a eu que deux reconduites à la frontière ces
trois dernières années).
14Les
Africains installés en Guyane sont originaires d’une
vingtaine de pays dont une dizaine à présence
significative. Les Sénégalais apparaissent nettement les
plus nombreux et, avec près d’une centaine de personnes,
ils sont deux fois plus nombreux que le groupe suivant et
représentent plus du quart des originaires du continent noir
(figure 1). Parmi les autres pays qui rassemblent plusieurs
dizaines de ressortissants, se détache la Côte
d’Ivoire d’où les gens migraient peu auparavant,
compte tenu du dynamisme économique et de la stabilité
politique du pays jusqu’au début des années 1990.
Au niveau de la répartition géographique, la
région de Cayenne rassemble plus de la moitié de la
communauté, les deux autres villes de Saint-Laurent et de Kourou
se partageant équitablement le reste, en dehors d’une ou
deux dizaines de personnes éparpillées sur le reste du
territoire[7].
- 7 Source : enquêtes personnelles.


15Les
migrants, qui appartiennent à deux catégories
d’âge selon le type de migration (16 à 35 ans
pour les sans papiers et, pour ceux arrivés dans un cadre
légal, plus de 30 ans et généralement entre
40 et 50 ans) sont majoritairement des hommes (deux tiers des
effectifs), les femmes étant surtout à Kourou,
mariées à des Français et souvent sans profession.
Cependant, nombre d’Africaines ont également un niveau
universitaire et sont médecins, enseignantes ou avocates[8].
- 9 Calmont A., Les originaires d’Afrique subsaharienne aux Antilles françaises, entre migration (...)
- 10 Le terme « franco-africain » désigne
ici un couple formé d’un conjoint d’origine (...)
- 11 Source : enquêtes personnelles.
16Les
couples endogames sont finalement assez peu nombreux, un tiers des
32 couples répertoriés, mais ce pourcentage est
cependant le double de celui constaté aux Antilles
françaises[9], tandis que les couples franco-africains[10] sont presque aussi nombreux et que ceux qui comptent un conjoint
guyanais, ces derniers représentant un quart de l’effectif
(contre 60 % dans les départements antillais)[11].
La faible endogamie s’explique dans la mesure où
l’immigration de célibataires est exclusivement masculine,
la plupart des femmes africaines étant mariées à
des non Africains, des Français ou des Antillais qui ont obtenu
une mutation en Guyane comme les fonctionnaires ou qui ont
été recrutés depuis la France comme les
médecins. L’ancrage familial moins profond en Guyane
qu’aux Antilles se traduit par une plus forte mobilité des
Africains. Sur place, les Africains célibataires trouvent une
compagne créole, guyanaise ou antillaise, beaucoup plus rarement
brésilienne, ce qui facilite la régularisation.
17Dans
la quasi totalité des couples guyano-africains, c’est
l’époux qui est africain alors que c’est
l’inverse pour les couples franco-africains où la femme
est africaine dans sept cas sur dix. Cet aspect est important car les
femmes et les hommes ne jouissent pas du même prestige au sein de
la société guyanaise. L’insertion apparaît,
semble-t-il, plus poussée lorsque, dans le couple, c’est
l’homme qui est d’origine africaine mais il est vrai que
d’autres facteurs peuvent interférer, par exemple
l’intégration est facilitée lorsque le niveau de
compétence est élevé. Cependant, à
l’intérieur de la population féminine, les
situations divergent selon le niveau de diplôme.
18Les
résultats de l’enquête montrent que les migrants ont
un niveau de qualification élevé puisque les deux
secteurs d’activité qui dominent largement sont
l’enseignement-formation (22 % des personnes
répertoriées) et le domaine médical et
paramédical (13 %), totalisant plus du tiers de
l’éventail socio-économique. Le profil est ainsi
très différent de celui des Africains en Europe mais
proche de ceux installés aux États-Unis (Diouf-Kamara,
1991). La communauté semble peu touchée par le
chômage puisque la catégorie des « sans
profession » ne représente qu’un dixième
de l’effectif, d’autant plus que la plupart des personnes
sans activité sont des épouses au foyer, qui ne cherchent
pas d’emploi. Même les sans papiers, qui ne sont pas venus
ici pour les facilités sociales de la Guyane, ont ou cherchent
généralement une activité.
19Les
enseignants sont de loin les plus nombreux car c’est le
marché de l’emploi qui prime sur les autres
considérations. En effet, même si beaucoup
d’Africains préfèrent la France, les
carrières s’avèrent en revanche plus faciles et
plus rapides en Guyane que dans l’Hexagone et même
qu’aux Antilles, compte tenu du déficit important dans
cette branche. Ayant fait des études supérieures
poussées, ils se retrouvent surtout dans le cycle secondaire
(collège, lycée) et aussi supérieur (une
demi-douzaine exerce à l’antenne guyanaise de
l’Université) mais on trouve également des
professeurs des écoles ainsi que des personnels
d’administration. Comme pour l’ensemble de la
communauté, les enseignants exercent surtout dans les trois
villes de Guyane mais aussi dans le reste du pays, y compris
« sur le fleuve ».
- 12 Source : enquêtes personnelles.
20Dans
le domaine médical, la très grande majorité est
constituée par les médecins, près d’une
trentaine, surtout dans les établissements hospitaliers (Denour
et Junker, 1995). Si on prend l’exemple de Saint-Laurent, sur les
17 personnes d’origine africaine travaillant dans le secteur
de la santé, on compte 11 médecins (6 à
l’hôpital, 4 médecins libéraux et un
pédiatre en PMI), les 6 autres personnes travaillant à
l’hôpital ou dans d’autres secteurs de la
santé (pharmacien, dentiste, radiologue)[12].
Le paradoxe, c’est que l’Afrique doit faire face à
une désastreuse situation sanitaire, alors que 20 000
professionnels de santé émigrent chaque année de
ce continent vers l’Europe ou l’Amérique du Nord.
Cette migration qualifiée représente un manque à
gagner pour les pays d’origine au niveau du coût de la
formation et, sur le plan sanitaire, l’exode des cerveaux a des
conséquences catastrophiques (Blanchet et Keith, 2006).
21Mis
à part les domaines de la santé et de
l’éducation, l’éventail socioprofessionnel
est devenu beaucoup plus large qu’au début de la
migration. On trouve en effet un nombre important
d’employés et aussi de cadres dans la fonction publique
(État et collectivités locales) ou dans le secteur
privé. Si les activités commerciales apparaissent presque
aussi nombreuses, il s’agit en réalité, dans la
plupart des cas, de quelques commerces ethniques (vente de
vêtements et de produits artisanaux ainsi qu’un restaurant
proposant de la cuisine africaine) mais surtout de commerçants
ambulants qu’on trouve aux abords des marchés de Cayenne
et de Kourou. On trouve par ailleurs de plus en plus d’Africains
dans le secteur de l’orpaillage car c’est une
stratégie pour la régularisation que de se
présenter comme recherchant un emploi dans une branche où
il y a insuffisance de main-d’œuvre locale. S’il y a
très peu de techniciens ou de chefs d’entreprise, on
trouve en revanche quelques professions libérales mais aussi des
artisans et même deux marins pêcheurs, ainsi que certains
créneaux spécifiques comme la religion (prêtre,
pasteur, imam). Le secteur des « petits boulots »
complète le panorama socioprofessionnel. En dehors du
marché, ils travaillent également dans les restaurants et
les épiceries de la communauté chinoise ou sont laveurs
de voitures[13].
- 14 Le marabout est à l’origine celui qui possède une connaissance approfondie du Coran et qui, (...)
22Les
marabouts constituent un cas particulier. Une dizaine d’entre eux
proposent leurs services de voyance, essentiellement des
Guinéens et des Maliens mais aussi des Sénégalais,
en concurrence avec d’autres d’origine française,
haïtienne ou guyanaise. Les marabouts sont
généralement originaires de l’Afrique
sahélienne, très tôt pénétrée
par l’islam[14].
Les marabouts sont arrivés en France dans le sillage des
premiers migrants de l’Afrique de l’Ouest que furent les
Soninké et ils s’inscrivent dans le monde de la voyance
pratiquée en France. Si quelques uns sont installés dans
le pays, les autres marabouts sont plus mobiles : résidant
aux Antilles françaises, en provenance de France, ils viennent
exercer en Guyane pour des périodes de quelques semaines.
23Les
rapports que les Africains entretiennent avec leur pays d’origine
sont d’ordre affectif (les retours « au
pays ») et financiers (les remises). Le retour au pays natal
s’effectue, pour ceux qui le peuvent, tous des deux ou trois ans,
parfois à un rythme plus espacé, en raison du coût
du voyage au départ de la Guyane, surtout quand on part en
famille. Quelques uns se contentent parfois de se rendre seulement dans
l’Hexagone où ils ont de la famille. En tout cas, presque
tous envisagent le retour définitif au moment de la retraite et
certains y ont déjà réalisé un
investissement immobilier dans cette perspective. De toutes
façons, pour beaucoup, les enseignants en particulier, le
séjour en Guyane est perçu comme temporaire, en moyenne
cinq ou six ans où bout desquels ils partent pour retourner en
France métropolitaine ou aller dans l’outre-mer
français, davantage Mayotte ou la Polynésie que les
Antilles (où les postes disponibles sont rares et la prime
absente).
24Mais
les relations que les Africains entretiennent avec le pays natal sont
constituées surtout par les remises ou transferts financiers. La
plupart des Africains envoient de l’argent à leur famille,
en dehors de ceux qui sont issus des classes moyennes et dont les
parents sont à l’abri du besoin. Paradoxalement, ce sont
les sans papiers qui effectuent les envois les plus réguliers,
même s’il s’agit de montants modestes. La migration
illicite est en effet souvent une stratégie de la famille qui
choisit un membre pour tenter l’aventure, finance le voyage,
à charge pour le migrant, une fois installé à
l’étranger, de subvenir aux besoins de ceux qui sont
restés, les remises étant donc une obligation de retour.
25L’argent
est essentiellement destiné aux besoins quotidiens, en
particulier la santé et la scolarisation, qui sont importants
compte tenu de la taille des familles, ce qui laisse peu de place pour
les investissements productifs. Il est vrai que l’implication
économique des Africains est faible lorsque l’argent
à investir vient de la diaspora dans la mesure où on
n’a pas vraiment à rembourser le capital d’origine
familiale. Il est vrai aussi que l’activité
économique est difficile dans le contexte social et
économique des pays africains. Ce sont les ressortissants du
Sénégal qui envoient le plus d’argent et le plus
régulièrement car dans un pays de solidarité comme
celui-là, « l’impôt social »
est considéré comme normal et même moralement
obligatoire, l’argent de la diaspora permettant de faire face aux
situations les plus difficiles. Ainsi, le Sénégal
reçoit globalement plus de 340 millions de dollars de la
diaspora (Charbit et Chort, 2006), ce qui représente 7 % du
PIB national et 35 $ par habitant et par an (tableau 1).


Des
indications chiffrées ont été fournies au cours
des entretiens et elles vont de 1 000 € à
3 000 € par an et par ménage expatrié. En
extrapolant les données, on arrive à un montant
d’environ un demi million d’euros par an pour les
transferts monétaires de la Guyane vers les pays africains.
26La
mobilisation des ressources identitaires peut s’analyser à
travers les pratiques linguistiques, religieuses et vestimentaires. Au
quotidien, les Africains de Guyane s’habillent très
rarement « à l’africaine », pour
sortir ou aller travailler, compte tenu sans doute de leur niveau
socioculturel et donc de leur occidentalisation, sauf seulement lors
des grandes occasions (baptême par exemple). Il est vrai que,
même en France, ce sont les personnes peu
intégrées, de niveau socioéconomique faible, les
femmes surtout, qui s’habillent au quotidien de manière
traditionnelle, la communauté la plus portée à se
vêtir ainsi étant les Maliens.
27Dans
ce contexte là, la langue est-elle un marqueur
d’identité ? Quand les Africains rencontrent des
compatriotes, ils communiquent dans la langue du pays d’origine
mais rapidement, c’est le français qui s’impose dans
la conversation, phénomène plus fréquent pour les
originaires de l’Afrique centrale (où il n’existe
que peu de langues fédératrices) que de l’Afrique
sahélienne. Ainsi, en République Démocratique du
Congo (ex Zaïre) par exemple, à côté de la
langue française qui est prééminente dans la vie
publique et officielle, il existe quatre langues nationales et une
multiplicité de langues régionales. Les quatre langues
nationales sont réparties selon les régions et
l’une d’entre elles est enseignée à
l’école. Il y a le kikongo à l’ouest (langue
partagée avec le Congo Brazza et l’Angola), le kiluba dans
le centre du pays, le lingala dans la partie nord (langue qui
s’est imposée comme celle de l’armée et de la
musique congolaise) et le swahili dans tout l’est du pays.
28Sur
le plan religieux, l’islam constitue une ressource identitaire
pour les originaires de l’Afrique sahélienne
(Sénégal, Mali, Guinée mais aussi une partie
croissante du Bénin, de la Côte d’Ivoire). Ceux-ci
se rendent, notamment le vendredi, jour de la grande prière,
à la mosquée (plus un lieu de prière qu’une
véritable mosquée), dans la banlieue de Cayenne. La
communauté musulmane en Guyane compterait
750 fidèles dont un quart originaire de l’Afrique
subsaharienne (et une quinzaine de Créoles guyanais), les autres
étant non seulement des Maghrébins et des Levantins
(Syriens, Libanais) mais aussi et surtout des Surinamais et des
Guyaniens dont les pays connaissent une implantation de l’islam
très ancienne et très importante (l’imam et les
quatre vice imams sont cependant tous sénégalais).
À la différence de la France métropolitaine, la
présence de l’islam, peu présent ici il est vrai
(moins de 0,5 % de la population) ne pose aucun problème
dans une Guyane multiculturelle. Il reste que la mosquée devient
un lieu de sociabilité pour les Africains musulmans, au
même titre que le restaurant africain de Cayenne où les
Sénégalais ont pris l’habitude de se rencontrer,
certains étant même hébergés dans
l’immeuble au moment de leur arrivée en Guyane.
29Elle
semble globalement bonne puisque les deux tiers des personnes
interrogées estiment n’avoir pas (eu) de problèmes
d’intégration, même si certains pensent qu’il
y a un certain rejet de l’Afrique, peu verbalisé mais
réel (nombre d’enseignants admettent qu’ils sont
parfois appelés « l’Africain » par
leurs élèves, avec une connotation péjorative et,
même dans la région du Maroni, des élèves et
parents d’élèves disent préférer des
enseignants français métropolitains aux Africains. Ces
derniers sont cependant perçus différemment selon leur
statut (« Il est africain mais c’est un médecin »)
et selon le niveau socioculturel des Guyanais (ils sont mieux
acceptés par les catégories sociales
élevées de la population). Comment interpréter
cette attitude ? Est-ce que le Guyanais n’a pas totalement
intégré son africanité, ressentiment davantage que
sentiment anti-africain, en partie lié à
l’esclavage (« Vous nous avez vendus »),
d’autant plus que le pays a reçu, depuis, de très
nombreux autres apports démographiques ou bien est-ce
qu’il est victime des stéréotypes et de
l’image négative de l’Afrique
véhiculés par les médias, sans doute
renforcés ici par la transmission générationnelle
de l’affaire des tirailleurs sénégalais?
- 15 En Guyane, selon une hiérarchisation largement bâtie sur des stéréotypes, la population est (...)
30Il
reste cependant que, d’une manière générale,
l’immigration africaine, même illicite, n’est pas
stigmatisée par la population guyanaise. Il est vrai
qu’ils sont encore peu nombreux, ne sont guère
impliqués dans les faits de délinquance et sont
perçus comme des individus travailleurs,
« souples » et peu vindicatifs[15].
Il est vrai aussi que les étrangers diplômés sont
regardés positivement, se différenciant des flux de
migrants non qualifiés à la charge des organismes sociaux.
- 16 Les Bushinengue sont les descendants des esclaves marrons du Surinam qui avaient trouvé refuge (...)
31Les
rapports entre les « Africains de l’Afrique
actuelle » et les Bushinenge, seuls descendants non
métissés des Africains de la période esclavagiste[16],
sont empreints d’une émotion mutuelle, chez les Bushinenge
de rencontrer les Africains descendants de leurs ancêtres,
émotion ressentie également chez les Africains de
rencontrer leurs « frères » africains du
Nouveau monde, d’autant plus qu’ils constatent des
survivances très fortes de l’Afrique dans la communication
sociale, les contes funéraires, les chants ou les danses
(Moomou, 2007). Un Béninois, enseignant « sur le
fleuve », a emmené en 2006 un groupe de
15 adultes bushinenge dans son pays natal, voyage initiatique
historico-culturel très fort (le Bénin est le berceau du
vaudou et Ouidah, dans ce pays, a été, avec Gorée,
un des principaux ports négriers) qui a largement
démythifié l’Afrique auprès de cette
catégorie de population qui, comme les autres Guyanais, ne
perçoit le continent noir que comme un espace de pauvreté
et de famine, très en retard par rapport à la
modernité.
32Le
mouvement associatif permet non seulement aux groupes de migrants de se
retrouver mais aussi de se visibiliser dans la société
d’accueil et les Africains n’échappent pas à
la règle. Il existe quatre associations d’Africains en
Guyane, trois organisations panafricaines et une association
« nationale », celle des
Sénégalais. Celle-ci, appelée
« Téranga » et créée en
2005, est avant tout une amicale avec des activités ludiques qui
permettent aux originaires du Sénégal de se retrouver
dans le cadre de soirées dansantes, de manifestations musicales
ou gastronomiques.
- 17 Créée en 1939 pour venir en aide aux personnes déplacées par la guerre, la Cimade agit (...)
33Il
existe à Cayenne deux associations panafricaines, avec chacune
des objectifs différents. L’association Afrique-Guyane a
été constituée en 2004 pour créer un espace
de rencontre entre les Africains du pays, notamment pour les enfants
des communautés africaines. Les activités de
l’association sont sportives, sociales et culturelles :
projection de films sur les réalités africaines,
soirée dansante, randonnée en forêt, sortie
à la plage,… L’association compte une cinquantaine
de membres dont les trois quarts sont Africains, les autres
étant très fréquemment les conjoints des Africains
ou bien alors des personnes, surtout des Français
métropolitains, qui ont séjourné en Afrique.
L’association joue également un rôle important dans
l’encadrement des migrants en difficulté :
intervention auprès de la Préfecture lorsque les
clandestins arrêtés se retrouvent au centre de
rétention de Rochambeau dans l’attente d’une
reconduite à la frontière, soutien matériel et
psychologique des Africains en prison (certains y sont pour trafic de
drogue), suivi des dossiers de demande de régularisation,
soutien matériel à ceux qui sont dans les situations les
plus critiques. Pour certaines de ces actions, Afrique-Guyane travaille
en collaboration avec la Cimade[17] qui a une antenne en Guyane et qui suit le traitement des affaires de
migrants clandestins. À plus long terme, l’association
souhaite réaliser des opérations pour aider au
développement de l’Afrique mais l’unanimité
est loin de se faire sur des projets.
34L’autre
regroupement, le CEDIPA (Cercle d’initiative pour
l’Afrique), créée en 2005, est plus
engagé : l’article II de ses statuts rappelle que « l’association a pour objectifs [d’abord] de défendre la mémoire des esclaves et l’honneur de leurs descendants, de combattre le racisme et d’assister les victimes de discrimination raciale, [ensuite] de promouvoir et de défendre l’histoire, la culture et l’identité africaines ».
Sa principale activité, pour le moment, consiste dans
l’organisation de colloques internationaux en rapport avec
l’Afrique (« esclavage et mémoire »
en 2006 puis « L’Afrique dans la traite
négrière » en 2007) qui se passent lors de la
commémoration de l’abolition de l’esclavage en
Guyane (10 juin). Cependant, le CEDIPA a été amené
également à prendre en charge des migrants en
difficulté matérielle et/ou administrative.
35La
troisième association panafricaine, l’ADAM (Association
des Africains du Maroni) est centrée sur la ville de
Saint-Laurent et a un double objectif : d’abord créer
un lien de solidarité entre ses membres car certains Africains,
souvent sans leur famille, se sentent isolés, et ensuite
participer à la vie saint-laurentaise (don de livres de
littérature africaine à la bibliothèque
municipale, participation à la fête annuelle de
Saint-Laurent où l’association tient un stand et anime une
soirée culturelle consacrée à l’Afrique).
36Les
associations regroupent cependant une petite fraction de la
communauté car les Africains installés en Guyane ne
recherchent pas systématiquement les compatriotes et certains,
qui estiment que la vie associative participe au communautarisme, ne
veulent pas exister en tant qu’Africains, invisibilité qui
leur permet de s’intégrer d’autant plus rapidement.
Il est vrai que la diversité et la nature des professions
représentées en Guyane ne sont pas favorables à la
dynamique associative, ce type de regroupement étant surtout le
fait de ceux qui sont ou peuvent être confrontés à
des problèmes d’insertion (absence ou renouvellement de
titre de séjour, recherche d’un emploi, problème de
discrimination), ce qui n’est pas souvent le cas des originaires
d’Afrique en Guyane.
37En
fin de compte, les Africains, arrivés en Guyane depuis une
vingtaine d’années, constituent, en raison des
caractéristiques spécifiques de cette migration (faible
importance numérique, niveau de qualification
élevé, proximité phénotypique et
culturelle) un groupe invisible dans la société guyanaise
et même la migration illicite n’est pas stigmatisée
par la population locale. Cependant, la mobilité de cette
communauté reste beaucoup plus forte qu’aux Antilles dans
la mesure où l’ancrage familial est moins intense, mais
aussi dans la mesure où beaucoup d’Africains viennent en
Guyane pour profiter des meilleures perspectives de carrière et
de salaire ou comme espace de transit avant une
réémigration vers la France métropolitaine. Il ne
reste pas moins vrai que, dans un pays peu peuplé et
déficitaire en personnels qualifiés dans de nombreux
secteurs, une plus grande sédentarisation de cette migration
pourrait être un élément, parmi d’autres,
d’une dynamique de développement de la Guyane.