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Des deux côtés de la « barrière communautaire », les tâches à réaliser sont énormes …

On ne le répètera jamais assez, mais l’apparition d’Internet a représenté probablement le bouleversement le plus important dans nos vies à la fin du 20ème siècle. C’est en tout comme cela que je le ressens personnellement.

Cet extraordinaire outil, malgré les inconvénients qu’il peut apporter et dans le détail desquels je ne vais pas entrer, aura quand même eu le mérite de raccourcir les distances entre individus et de créer des communautés axées autour de sujets d’intérêts spécifiques.

Il aura eu le mérite de nous permettre de nous rendre compte que beaucoup de personnes, même situées à l’autre bout de la planète, partagent un socle commun de valeurs et de principes.

La vidéo que je voudrais vous faire partager aujourd’hui est celle de l’audition émouvante d’un sociologue québécois, Jean Dorion, venu témoigner sur les préjugés qu’il avait lui-même contre les musulmans et l’Islam en général, et comment tous ceux-ci se sont littéralement évaporés au contact de Karima et de son mari, responsables d’une garderie d’enfants.

 

Cette vidéo est extrêmement intéressante à plus d’un point de vue.

Elle reprend le témoignage émouvant de sincérité d’un homme qui, au bout de son exposé, a du mal à retenir ses larmes à la lecture de son histoire personnelle.

On se rend compte qu’on fait face à un individu qui a non seulement appris de ses erreurs, mais qui aussi garde aujourd’hui une « séquelle » des préjugés qu’il a eus contre l’Islam et les musulmans en général et exprime un sentiment de honte mais aussi des regrets pour avoir eu de tels préjugés. Il fait désormais partie des militants luttant contre l’islamophobie.

Son histoire, racontée de manière chronologique et objective, nous montre également les différents stades par lesquels il est passé: de ses premières appréhensions à la vue de la gardienne d’enfants voilée et d’origine étrangère à son envie de partir le plus rapidement possible. Pour finalement déclarer que cette rencontre avec Karima et son mari aura été le plus beau cadeau pour sa famille mais aussi pour l’éducation et l’épanouissement de sa fille.

Les termes qu’il utilise sont aussi très explicites de son état d’esprit de l’époque:

« […] et j’ai un mouvement de recul intérieur […] »
« […] un hijab […] des pratiquants […] »
« […] confier à ces « gens-là » une part de l’éducation de notre enfant ? … une fille ? […]«

Lui qui pourtant pensait ne pas avoir de préjugés sur base ethnique, son « seuil de tolérance était atteint ».

Comme il le dit très bien lui-même, il n’avait que peu d’expériences ou de contact avec l’Islam et certaines étaient mauvaises, mais les mauvaises expériences sont celles qui laissent plus de traces.

Au bout de cinq minutes, ses anciennes certitudes en prennent un coup et il décide avec sa femme de tenter malgré tout l’expérience, pénurie de places d’accueil disponibles ailleurs aidant.

Tous les stéréotypes habituels véhiculés par les grands médias, et ensuite docilement colportés par les islamophobes ouvertement affichés et totalement décomplexés, en prennent un coup et s’effondrent les uns après les autres:

Non, Karima n’est pas sous la coupe d’un mari machiste qui l’oppresse. C’est elle qui gère la garderie et son mari la seconde.

Non, Karima n’est pas sous-éduquée, voire même illettrée et non intégrée dans son pays d’adoption. Au contraire, elle apprend énormément pour se tenir au courant des dernières nouveautés relatives à son domaine d’activités et est au fait des réalités du Québec. Elle en arrive même à apprendre à la petite fille quelques subtilités linguistiques que Jean Dorion semblait ignorer.

Non, Karima ne martyrise pas non plus les enfants, tout comme elle ne fait pas de prosélytisme à leur égard. Au contraire, tout l’environnement de la garderie déborde d’amour et elle aura même à cœur, comble de l’ironie pour une musulmane, de transmettre à la fille de Jean Dorion une des valeurs qu’elle aura elle-même reçue de sa propre éducation par des sœurs religieuses: le respect d’autrui.

Après avoir démoli quelques uns des stéréotypes classiques sur les arabo-musulmans, Jean Dorion se livre même à une démonstration simple de l’absurdité de nos peurs: sur les 150.000 musulmans présents au Québec, s’il n’y avait ne serait-ce qu’une personne sur 1000 qui était un poseur de bombe ou un lapideur de femme adultère, on aurait infiniment plus de problèmes qu’actuellement.

Il explique également que, si la peur de l’inconnu est naturelle, ce n’est pas une excuse pour l’utiliser et justifier nos stéréotypes et nos comportements à l’encontre des musulmans. Tout comme de l’exploiter à des fins commerciales (vendre du papier) ou politiques (gagner des voix vite fait).

Les religions ne sont pas, contrairement à ce que beaucoup ont tendance à vouloir nous faire croire, la cause de toutes les guerres. Comme Jean Dorion le dit si bien, les responsables des guerres sont « les intolérants, ceux qui vous en veulent de croire ce qu’ils ne croient pas ou de ne pas croire ce qu’ils croient ».

Il termine enfin pratiquement en larmes et la voix déformée par l’émotion par cette leçon d’une pertinence incontestable aujourd’hui: « On ne juge pas de la valeur des gens sur leurs croyances ou leur non-croyances, ni sur leur façon de s’habiller ». Tout en rappelant clairement que Karima fait partie intégrante du Québec.

Une belle leçon de courage, de sincérité mais aussi d’humilité qu’il est malheureusement bien trop rare de rencontrer de nos jours.

A partir de ce témoignage, nous pouvons mettre en avant certaines évidences concernant les islamophobes, que ces derniers soient déclarés ou non, conscients ou non de leur situation, et qui ont besoin d’être clairement et explicitement rappelées noir sur blanc:

Les islamophobes ont tous des stéréotypes sur les arabo-musulmans et la plupart du temps, ils n’acceptent pas d’avouer leur existence et/ou de les remettre en cause.
Les islamophobes pensent être ouverts d’esprit et condamnent sur papier le racisme sous toutes ses formes mais, à partir du moment où ils vont devoir faire face personnellement à une situation de « contact avec l’étranger », en particulier arabo-musulman, leurs peurs et leurs valeurs « naturelles » reprennent le dessus et changent leur façon de réagir.
Les islamophobes n’ont souvent pas envie et/ou le temps de s’impliquer dans la découverte et le contact avec ces populations arabo-musulmanes, si ce n’est par le biais des médias traditionnels et des messages qu’ils veulent bien leur faire passer. Éventuellement sont-ils disposés à découvrir certaines de leurs spécialités culinaires, dans un élan de générosité incroyable, comme le couscous ou le tajine par exemple. D’ailleurs, si leurs pairs ont accordé à ces populations le privilège de vivre ici, pourquoi devraient-ils faire l’effort de les comprendre si leur objectif à terme est de les assimiler et de les rendre identiques à eux-mêmes ?
Les islamophobes ne se soumettent pas au contact ou à la cohabitation avec des arabo-musulmans de gaieté de cœur et ce ne sont que des événements externes impératifs qui leur permettent, bien malgré eux, de découvrir que finalement beaucoup de préjugés qu’ils peuvent avoir sont totalement infondés.
Les islamophobes ne se considèrent pas comme racistes mais ils pensent sincèrement que leurs valeurs sont les plus nobles, les plus importantes et qu’elles doivent donc être non seulement préservées mais plus encore, promues et imposées même de force aux populations arabo-musulmanes. Ces derniers les remercieront plus tard.

S’il y a quelques éléments importants à retenir de cette vidéo, c’est que le racisme et le rejet de l’autre sont les conséquences d’une véritable fermeture d’esprit, associée à un manque de connaissance mais aussi un manque de volonté de connaître les autres.

Il s’agit là d’un cercle vicieux auto-entretenu, car en raison de sa supériorité ressentie et considérée sur les populations étrangères, l’islamophobe est d’autant moins enclin à faire part d’ouverture d’esprit, d’en apprendre plus mais aussi de vouloir en apprendre plus sur les communautés étrangères.

A la manière d’une porte qui progressivement se fermerait, et pour laquelle il faudrait utiliser plus tard un pied de biche pour l’ouvrir. Voilà le schéma d’évolution de l’islamophobie.

Il est par conséquent important d’agir sur ces trois composantes à la fois pour briser définitivement les peurs sous-jacentes et réduire le racisme.

Si nous en avons régulièrement entendu parler ci et là, force est de constater qu’il est difficile d’entendre autre chose que des intentions de bonne volonté et uniquement en période de hausse des tensions inter-ethniques.

Si l’ouverture d’esprit ne se décrète pas, elle peut cependant être grandement facilitée en permettant aux citoyens de ce pays d’être véritablement et objectivement informés sur la réalité de l’Islam et des arabo-musulmans, au-delà des clichés et des préjugés. A partir d’une réelle bonne information de base, on peut alors espérer que pour beaucoup d’individus la volonté d’en savoir plus prendra le relais, et que l’ouverture d’esprit suivra.

Mais nous faisons face à un autre cercle vicieux: les détenteurs de la visibilité médiatique (les politiciens) mais aussi des moyens de cette visibilité (les médias) poursuivent d’autres objectifs que la promotion de la connaissance de l’autre, et l’ouverture d’esprit.

Ils assurent la promotion de leurs propres intérêts et qui vont bien trop souvent à l’encontre de ceux des arabo-musulmans.

On ne peut donc s’attendre à ce qu’ils perdent volontairement et de gaieté de cœur leur bouc-émissaire préféré, leur marche-pied traditionnel mais ô combien efficace dans leur recherche du pouvoir et de l’argent.

De plus, dans l’hypothèse purement théorique où pris de remords, ils voudraient faire machine arrière et sincèrement plaider pour un véritable « mieux vivre ensemble » (on peut toujours rêver), ils sont désormais pris au piège de leur propre jeu. On ne peut raisonnablement imaginer un seul instant qu’ils vont détruire l’édifice de haine qu’ils ont si patiemment et si difficilement créé pour poursuivre leurs objectifs initiaux.

Comment peut-on de plus oser leur demander d’agir contre leurs propres intérêts égoïstes ?

Il s’agit d’une situation dramatique de fuite en avant, d’escalade perpétuelle de la tension sous la forme d’épisodes « stop and go », d’accentuation de la fermeture d’esprit, de réduction substantielle de la volonté réelle et des efforts entrepris pour découvrir objectivement l’autre.

Il s’agit d’une situation de type perdant-perdant car la situation finira très certainement par devenir hors de contrôle à un moment donné, même par ceux qui naïvement espèrent pouvoir garder le feu sous contrôle le temps de réaliser leurs propres desseins et atteindre leurs propres objectifs. Mais y a-t-il vraiment une limite à ceux-ci quand la seule volonté est d’avoir « toujours plus » ?

Il s’agit d’une situation à la yougoslave, mais version slow-motion, où les communautés vivant paisiblement les unes à côté des autres malgré leurs différences furent attisées par un apparatchik communiste nommé Slobodan Milosevic. Malheureusement pour nous tous, il existe aujourd’hui de nombreux ersatz de cet ancien dictateur, tous avec un potentiel de nuisance individuel plus ou moins limité, mais collectivement presque aussi dévastateur.

C’est la raison pour laquelle je suis relativement pessimiste sur l’évolution de la situation dans les prochaines années, si le statut-quo actuel (« on ne fait rien ») se maintient.

La solution pour moi réside dans une double démarche indissociable.

Tout d’abord, stimuler voire forcer la main à tous les islamophobes de ce pays, qu’ils soient conscients ou non de leur situation, à aller à la découverte des populations arabo-musulmanes de ce pays. Que ce soit par l’éducation, les médias ou encore le travail.

En forçant la cohabitation et la volonté d’aller l’un vers l’autre, démarche hautement non naturelle dans l’environnement d’aujourd’hui, on peut espérer susciter chez beaucoup de personnes une dynamique suffisamment forte pour passer outre la barrière des peurs et engendrer un cercle vertueux mêlant développement de l’ouverture d’esprit, rapprochement avec les autres et développement d’une plus grande volonté de rapprochement.

Inciter l’intégration des arabo-musulmans dans le monde du travail en établissant des quotas (comme on le fait actuellement pour les jeunes ou les plus de 50 ans par exemple), inciter les chaines de télévision ou de radio à consacrer une certaine partie de leur plage horaire à la diffusion de sujets objectifs sur les arabo-musulmans et l’Islam aux heures de grande écoute, inciter les médias à réaliser de véritables sujets sur ces populations étrangères et ce qu’elles peuvent apporter à ce pays (et non des opérations de subversion psychologique comme nous en avons eu un exemple le week-end dernier), punir effectivement et sévèrement tout dérapage raciste par ceux qui bénéficient de la visibilité médiatique, … Les pistes à suivre sont nombreuses mais claires.

On a bien martelé des milliers de fois les stéréotypes sur les arabo-musulmans avec le succès que l’on connait alors, pourquoi ne pas faire de même en changeant le message passé cette fois-ci ? Au bout de quelques milliers de répétitions, nous pouvons espérer voir la majorité des islamophobes se transformer en islamophiles.

Seule manque la volonté de le faire par ceux qui détiennent les manettes du pouvoir et de l’argent dans ce pays.

On parle tellement d’un parcours d’intégration pour les immigrants. Pourquoi pas non plus pour les autochtones, pour entre autres choses réfréner leurs ardeurs d’assimilation à marche forcée des nouveaux arrivants ?

Nous ne pouvons malheureusement pas compter sur la volonté éternelle de la communauté dominante de ne pas oppresser la communauté dominée.

Nous avons trop vu de cas par le passé où des situations de coexistence pacifique entre communautés différentes basculer dans le drame. L’histoire de la Belgique elle-même n’est qu’une succession de crises et de périodes de répit entre francophones et flamands.

Même si nous atteignons demain avec difficulté cet optimum, il risquerait de sombrer un jour ou l’autre sous les assauts de la cupidité humaine. L’être humain est ce qu’il est.

La seconde partie de la solution réside dans le renforcement de la communauté dominée et la diminution du gouffre dans le rapport de forces avec la communauté dominante.

Tant qu’elle sera si fortement dominée, la communauté arabo-musulmane ne sera jamais à l’abri. En réduisant ce rapport de force à un niveau acceptable, il serait possible de réduire le risque de volonté de domination future selon le principe de la dissuasion et de la destruction mutuelle.

On impose bien des quotas de francophones dans la répartition des postes et des responsabilités dans les principaux organes de pouvoir et de décision du pays, dans le but de maintenir un équilibre sain entre francophones et néerlandophones. Pourquoi alors dénier ce droit aux communautés allochtones ?

Nul besoin ici de mettre en présence des batteries de missiles balistiques sur les toits de nos immeubles en fonction de son origine ou encore des soldats armés dans les rues, mais la solution passerait par un renforcement de la présence des arabo-musulmans dans les postes-clés de toutes les structures de pouvoir et d’argent (politique, médias, entreprises, services publics,…), ainsi que dans le renforcement et la structuration de cette même communauté autour de leaders véritablement préoccupés et focalisés sur leur défense à proprement dit, tout en n’étant nullement asservis de quelque façon que ce soit aux intérêts de la communauté dominante.

Des deux côtés de la « barrière communautaire », les tâches à réaliser sont énormes et personne ne peut prétexter que la solution se trouve dans l’autre camp uniquement et que c’est à eux de se débrouiller.

Au-delà de tous les mythes et de toutes les craintes que certains seraient tentés de générer auprès des personnes les plus intellectuellement fragiles, je suis persuadé que nous disposerions là des bases nécessaires à une paix communautaire autochtone-allochtone durable, sincère, réciproque, profitable pour tous.

Sans jamais remettre en cause l’identité de l’une ou l’autre partie, ni même l’appartenance à l’entité supérieure, quelque soit le nom de celle-ci dans les années futures (Belgique ou fédération Wallonie-Bruxelles).

Il s’agit-là d’un défi gigantesque mais incontournable qui nous attend tous. Et il s’agit-là d’une urgence nationale.

http://firasa.be/

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