Le retour du bon vieux colonialisme
C’est la règle du colonialisme nouveau : quand l’homme occidental blanc et français rigole, le monde entier se tape les cuisses. Et s’il refuse on lui dit « j’ t’emm … ». Il y aurait tant et tant de bonnes raisons de critiquer les odieux excès qui se pratiquent au nom de la religion.
Décidément il n’en finira pas de remonter à la surface, ce bon vieux colonialisme. Cent fois honni, cent fois vilipendé, cent fois brocardé, il ne manque pas une occasion de rappeler son existence, et si l’occasion ne se présente pas, il la suscite.
Je ne fais pas allusion aux pires formes conquérantes et esclavagistes que le colonialisme a pu connaître – et qui n’ont probablement pas complètement disparu – mais au colonialisme beaucoup plus civilisé, le colonialisme prétentieux et arrogant, celui qui considère que l’homme occidental blanc, et qui mieux est français, possède des valeurs d’une telle qualité qu’il peut et même qu’il doit les imposer à l’humanité entière. Ainsi en est-il de la démocratie, de la laïcité, de la liberté d’opinion, de la place des femmes dans la société, et autres vertus de notre civilisation – si on creusait un peu on s’interrogerait sur la réalité recouverte par ces grands mots, mais peu importe ici.
Mais à ces vertus supposées s’en ajoute une qui doit également s’imposer à tous : l’homme occidental possède le goût de la plaisanterie et le sens de l’humour, la preuve : il lit Charlie Hebdo. D’où la règle du colonialisme nouveau : quand l’homme occidental blanc et français rigole, le monde entier se tape les cuisses. Et s’il refuse on lui dit « j’ t’emm … ».
N’a-t-on pas suffisamment critiqué ces missionnaires chrétiens qui, bardés de certitudes, enrôlaient et baptisaient à tour de bras les indigènes qu’ils rencontraient ? N’a-t-on pas suffisamment dénoncé les plaidoyers passionnés d’un Jules Ferry en faveur du colonialisme ? La supériorité de la civilisation occidentale – civilisation chrétienne, civilisation des Lumières, etc. − a été la grande justification de ces entreprises colonialistes. Rien de nouveau, d’ailleurs, d’autres civilisations ont connu en des temps plus anciens des épisodes conquérants aussi bien motivés.
La pitoyable affaire des « caricatures de Mahomet » m’a laissé un détestable souvenir. Qu’un dessinateur danois ait publié quelques dessins de son inspiration, passe. Que Charlie Hebdo republie des mêmes dessins, et en connaissance de cause, cela passe déjà beaucoup plus mal, mais enfin il faut bien accepter, au nom de la liberté de la presse, que «la provoc» garde ses droits. Ce qui m’a profondément choqué est le fait que cette démarche n’a guère suscité la critique, la réprobation, la prise de distance glaciale que j’espérais. Et bien au contraire, Le Monde publiait un dessin « humoristique » qui ne m’a pas fait rire : après que Charlie Hebdo eut fait un bras d’honneur à on ne sait pas qui, Plantu adressait un pied de nez aux mêmes. Aujourd’hui je lis dans Le Monde « faut-il jeter de l’huile sur le feu ?». Le même éditorial six ans plus tôt m’eut paru bienvenu, plutôt que ce dessin. Certes je ne mets pas seul en cause mon quotidien du soir ; je n’ai pas oublié que Philippe Val, à l’époque directeur de Charlie Hebdo, a fait le tour des plateaux de télévision, partout accueilli comme un héros …
Or de quoi s’agit-il, je vous le demande ? S’agit-il de critiquer ceux qui « au nom de la religion » se livrent à des exactions, détruisent des œuvres d’art ? S’agit-il de condamner ceux qui tuent, lapident des femmes au nom d’une prétendue loi religieuse ? Il y aurait tant et tant de bonnes raisons de critiquer les odieux excès qui se pratiquent au nom de la religion. Mais en l’occurrence rien de tout cela, il s’agit d’une modeste prescription religieuse qui ne devrait pas déranger grand monde, pas plus que l’obligation de se déchausser en entrant dans une mosquée. Oui mais voilà, l’homme occidental a inventé la liberté de la presse et la laïcité, et il met son point d’honneur à transgresser toute interdiction qu’on voudrait lui opposer dans ce domaine. Ici mon opinion : j’aimerais bien que l’homme occidental apprenne à distinguer l’essentiel et l’accessoire, l’important et l’anecdotique, cela aussi devrait faire partie de notre civilisation.
Je n’ai pas oublié Philippe Val assurant qu’il ne redoutait aucune action en justice – la suite lui a effectivement donné raison. Mais là encore j’ai reconnu les relents du bon vieux colonialisme. Car bien entendu il ne s’agissait pas de soumettre aucun problème à des tribunaux islamistes (on le comprend assez facilement). Cela rappelle que les colons ont toujours trouvé pertinent de laisser les populations colonisées conserver leur propre justice de paix, régler leurs différends devant le caïd ou le chef coutumier. Mais pour ce qui concerne les différends entre colon et colonisé, seule la justice du colonisateur pouvait être reconnue compétente. Rien de bien nouveau, après tout : la raison du plus fort est et doit rester la meilleure.
- Bruno Flavigny, Mont-Saint-Aignan (Seine-Maritime), retraité, ancien maître de conférences à l’Université
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