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Au-delà du halal, selon AVS

halal

« Si le jour du Jugement Dernier arrive et que l’un d’entre vous détient un rejeton de palmier, qu’il le plante d’abord. »

Le prophète Muhammad, paix et bénédiction sur lui.

(Ahmad, 3/184-191. Al Bazzar)

L’islam est souvent décrit comme une religion d’interdits, autant dans la conscience populaire que dans un certain nombre de traitements médiatiques, voire dans certains discours scientifiques qui semblent se rapprocher davantage de l’islamophobie que de l’islamologie. Une des premières images quotidiennes caricaturales qui vient à l’esprit lorsqu’on évoque le mot « musulman », c’est généralement celle de l’individu « qui ne mange pas de porc et ne boit pas d’alcool », c’est-à-dire celle de ce personnage qui se prive volontairement de certains aliments, et même de toute nourriture lorsque s’entament les journées du mois de ramadan. On lui demande alors, avec peine et stupéfaction, pendant son temps de jeûne : « Vous ne pouvez même pas boire ? pas même de l’eau ?! », comme s’il faisait l’objet d’une punition.

Autant cette attitude est compréhensible, parce qu’elle génère des situations qui affectent le quotidien des relations entre musulmans et non-musulmans, autant il semble nécessaire de l’interroger sévèrement lorsqu’elle se formule dans des milieux intellectuels (même musulmans) qui tentent de présenter l’islam comme un système banal d’interdits, et mettent donc volontairement de côté ce que ces interdits révèlent au-delà de leur simple application. La question alimentaire, bien qu’elle semble faire l’objet de plus d’indifférence par rapport à d’autres problématiques (par exemple la question vestimentaire) révèle malgré tout un malaise lorsqu’elle devient visible dans l’espace public : c’est le cas avec ce qu’on appelle désormais le « dossier du halal », très médiatisé ces deux dernières années (plusieurs reportages et sujets qui abordent la question).

Même si, dans l’ensemble, ces reportages sont parvenus à montrer que le halal est une question importante pour les musulmans, ils ne se sont pas souciés d’expliquer pourquoi, et n’ont donc pas envisagé la question du halal du point de vue du sens, de la pensée et de la spiritualité. Cette démarche journalistique faisait, consciemment ou pas, l’état de la question d’un point de vue strictement pragmatique, caricaturant parfois le dossier du halal comme un dossier purement économique placé au centre d’enquêtes presque policières (contrôle, certification, traçabilité, analyse de viande en laboratoire, analyse d’ingrédients, etc.) Or l’idée sous-jacente d’une telle approche (qui n’est pas imputable aux seuls médias, mais également à une certaine omission des finalités, parfois faite par les musulmans eux-mêmes) est précisément celle qui pose problème : en présentant le comportement des musulmans face à la question alimentaire comme un comportement purement pragmatique, on les présente également comme un groupe d’individus strictement formalistes, sans pensée ni réflexion fondamentale aux sources de leurs pratiques.

Or au-delà du « dossier du halal » se formulent des questions fondamentales où la pensée musulmane prend (et a pris, depuis ses origines) position dans les grands débats philosophiques sur la place de l’homme dans le monde, sa relation avec la Nature et son rapport à la consommation. L’interdit alimentaire serait au sein de ces débats à envisager non pas comme une privation (et encore moins une punition), mais comme un vecteur qui participe d’une vision du monde, d’une voie (shar?`ah), d’un engagement, d’une éthique, d’une spiritualité (qui n’est pas nécessairement strictement rationnelle, dans la mesure où elle peut prendre une forme symbolique, mais qui n’est pas non plus gratuite et strictement formelle).

Sans pour autant négliger ou mépriser le rapport pragmatique que certains musulmans peuvent avoir à la question alimentaire, rapport qui s’articule généralement avec ce qu’on peut appeler la « foi du commerçant » (c’est-à-dire celui qui par exemple mange ce qui est licite sans nécessairement se demander pourquoi, simplement parce qu’il craint l’Enfer et espère le Paradis), il semble essentiel, notamment dans le débat contemporain sur l’industrie alimentaire et le bien-être animal, de mettre en évidence que la question du halal peut également s’aborder comme un problème de fond capable d’interroger l’industrie alimentaire sur son propre fonctionnement, et capable de réitérer la question du sens dans un dispositif qui ne s’en soucie pas vraiment.

C’est sans doute dans cette perspective qu’il faut envisager le rôle de ce qu’on appelle désormais, vu l’ampleur de la problématique, les « acteurs du halal ». Notre association en fait partie et nous avons aujourd’hui une expérience de plus de vingt ans dans ce qui touche à la question du halal en France. Bien que nous dépendions totalement du milieu industriel agité, notre cahier des charges, notamment celui que nous imposons en abattoirs, tente d’agir comme un vecteur, un frein qui tend à raisonner la machine industrielle. Notre association n’a en effet de raisons d’exister que dans un dispositif qui traite les animaux à la chaîne, puisque c’est un lieu où se perd de vue la relation de compassion et de respect (tant mise en évidence dans la tradition musulmane) qui peut lier l’homme à l’animal et qui, une fois négligée, remettrait en cause la licéité de la viande au niveau du consommateur musulman, mais également peut être considérée comme un crime dans la responsabilité de l’homme envers la Nature.

Cette question de la responsabilité est d’autant plus essentielle qu’il y a de plus en plus de musulmans qui en prennent conscience dans le contexte actuel. Que ce soit en abattoirs, en boucheries ou à table, il existe un processus de transfert des responsabilités dans lequel notre association joue un rôle lourd de sens. La complexité du dispositif industriel impose un grand nombre de nouveaux questionnements, qu’il est important de soumettre aux juristes, penseurs et intellectuels. S’il faut aller au-delà du halal pragmatique, c’est-à-dire élargir le sens du halal et le définir non seulement comme ce qui a été abattu rituellement, mais également comme ce qui respecte les fondements de la pensée musulmane quant à la relation de l’homme avec l’animal, il est inquiétant de noter que même après l’intervention d’un organisme musulman comme le nôtre dans l’industrie alimentaire, persistent certains gros problèmes (liés à la rentabilité économique) qui vont de l’élevage (conditions absolument non naturelles pour les animaux) jusqu’au dispositif de tuerie (conditions de stress très hautes). Il est important d’une part que les consommateurs musulmans sachent que ce sont là les conditions dans lesquelles sont produites les viandes qu’ils achètent, et d’autre part qu’ils contribuent au débat par leur respect de la Nature et de la vie en tentant d’avoir constamment à l’esprit la finalité de l’abattage, la finalité de la consommation, et de répondre à ce hadith cité en introduction : celui où il s’agit de témoigner, malgré tout, malgré l’apocalypse, d’un souci écologique protecteur de la Nature et des animaux.

 

 

 

 
 
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