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Islamophobie : Entretien avec le sociologue Marwan Mohammed

Marwan Mohammed (@marwanormalzup) est sociologue au CNRS (Centre Maurice Halbwachs) et Abdellali Hajjat est sociologue à l’Université Paris Ouest Nanterre. Ils animent (avec Houda Asal) un séminaire sur l’islamophobie à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS). Ils sont aussi co-auteurs de « Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le “problème musulman” » (à paraître le 26 septembre aux éditions La Découverte).

Pour Rue89 Marwan Mohammed revient sur l’émergence et la diffusion du vocable « islamophobie » en France.

Où et quand est née la notion d’islamophobie ?

On doit l’invention du néologisme « islamophobie » à un groupe d’« administrateurs-ethnologues » spécialiste de l’islam ouest-africain : Alain Quellien, Maurice Delafosse et Paul Marty. Des 1910 en effet, Maurice Delafosse dénonce une frange de l’administration coloniale qui affiche ouvertement son hostilité à l’encontre des musulmans et de la religion musulmane, ce qui, selon lui, tend à fragiliser la domination coloniale française.

Pourtant Manuel Valls reprend à son compte une information erronée, diffusée dès 2003 par Caroline Fourest et Pascal Bruckner pour qui ce néologisme serait une invention de mollah iraniens afin de censurer la critique de la religion musulmane. Nous avons rappelé qu’il n’existe pas de réel équivalent à « islamophobie » en persan. « islam harâssi » semble être le terme persan pour signifier « hostilité contre l’islam », tandis que « eslam setizi » signifie « antagonisme à l’islam ».

Mais il n’existe pas d’adjectif comme « islamophobe » : « eslam setiz » semble possible, mais il n’est pas très utilisé. Par ailleurs, pas plus que les mollah iraniens n’ont inventé le mot islamophobie, celui-ci n’est pas non plus « le cheval de Troie » de soi-disant « salafistes ». Parmi les composantes de l’islam pratiqué, il semblerait même que ceux qui se revendiquent du « salafisme » soient parmi les moins mobilisés contre l’islamophobie.

Pour vous comment se manifeste l’islamophobie aujourd’hui en France ?

L’islamophobie procède de la construction d’un « problème musulman » à travers des discours publics stigmatisant sans complexe l’islam et les musulmans, de la part de chefs d’État, de membres de gouvernement, de professionnels de la politique, de journalistes, d’intellectuels médiatiques, d’universitaires, etc.

Cette « islamophobie de plume » n’est pas un espace monolithique, mais tous ses protagonistes partagent l’idée qu’il existe un « problème musulman », auquel les pouvoirs publics doivent répondre urgemment et fermement. A côté de ces discours qui peuvent être d’une incroyable violence, se manifestent des discours plus discrets et des actions plus feutrées d’un ensemble d’acteurs ayant participé à l’universalisation et la diffusion du « problème musulman », milité en faveur de mesures législatives d’exception ou mis en place des pratiques discriminatoires à l’encontre des musulmans.

Mais l’islamophobie ne se cantonne plus aux champs médiatique et politique. Elle se développe, par capillarité, dans d’autres espaces sociaux : les écoles publiques, où l’on interdit aux jeunes filles de porter un signe religieux « ostensible » (hijab et même un bandeau assorti d’une jupe longue) et aux mères voilées de participer bénévolement aux sorties scolaires, où l’on oblige des enfants musulmans à manger de la viande non halal à la cantine ; les services publics, où l’on demande aux femmes de se dévoiler pour célébrer leur mariage, recevoir leur décret de naturalisation, etc.

Et puis il y a tout ce qui relève des attaques contre les institutions sacrées de l’islam (lieux de culte ou de sépulture) ou des violences verbales ou physiques visant les individus considérés comme musulman, essentiellement des femmes. Le chiffrage de l’islamophobie est discuté, mais toutes les sources– celles qui saisissent l’évolution des opinions à l’égard des musulmans ou celles qui enregistrent les actes qui les visent – concordent pour attester d’une augmentation nette de l’islamophobie en France.

Pourquoi n’entendait on pas parler d islamophobie en France il y a quelques années ?

Pour la période récente, la construction du « problème musulman » en France s’est faite progressivement. L’un des premiers jalons fut posé par le gouvernement socialiste dirigé par Pierre Mauroy lors des grèves de Citroën-Aulnay et Talbot-Poissy du printemps 1982-83. En janvier 1983, le ministre de l’Intérieur Gaston Defferre dénonce « des grèves saintes, d’intégristes, de musulmans, de chiites ».

Puis à partir de 1989, c’est la succession des polémiques sur le port du foulard, entrecoupée d’évènements géopolitiques, qui cadence la montée d’un rejet de l’islam. Une nouvelle impulsion est donnée par les attentats du 11 septembre 2001. C’est à partir de ce moment là que la notion d’islamophobie, déjà très présente en Grande-Bretagne, revient progressivement en France et l’année 2003 marque un tournant : La CNCDH se met à quantifier l’hostilité à l’islam, suivant en cela le ministère de l’Intérieur, le Collectif contre l’islamophobie (CCIF) est créée, le sociologue Vincent Geisser publie un ouvrage sur la question et la MRAP sous la houlette de Mouloud Aounit se saisit concrètement – mais non sans crispations internes – du sujet.

C’est à ces évolutions que répondent Pascal Bruckner et Caroline Fourest avec leur argumentaire erroné sur la paternité iranienne du mot islamophobie. Ils impulsent ainsi une contre-mobilisation, reposant sur le déni du mot islamophobie et par ricochet le déni de la réalité qu’il désigne. Ce déni, largement relayé dans les médias et le monde politique, ainsi que dans le mouvement antiraciste dominant (surtout la LICRA et SOS Racisme) a été efficace un temps, ce qui explique l’émergence poussive de ce terme.

L’autre explication majeure selon nous est le désintérêt des poids lourds du culte musulman qui siègent au CFCM ou bien celui des immigrés gestionnaires de mosquée. Ils se sont d’abord attelés à bâtir des lieux de culte reléguant la question des discriminations. Sur ce point, nous renvoyons à l’enquête TeO (INED et INSEE) qui montre que les descendants d’immigrés sont nettement plus sensibles aux discriminations que leurs parents.

Ce n’est donc pas un hasard si les fers de lance de la lutte contre l’islamophobie sont nés en France, souvent diplômés, acteurs associatifs et qu’ils maitrisent notamment l’outil numérique. Ils ont créé un véritable espace alternatif de mobilisation contre l’islamophobie. C’est une génération qui a retenu les leçons des échecs des précédentes luttes de l’immigration, qui mise sur l’indépendance, se saisit de l’arme du droit et de la communication.

Cette nouvelle vague a une réelle force de frappe si l’on songe, par exemple, à la levée de l’immunité parlementaire de Marine Le Pen ou à leur capacité à construire un contre récit sur les évènements de Trappes. Ce sont ces acteurs, notamment le CCIF, qui sont la cible de Manuel Valls, de Caroline Fourest mais également du Figaro ou du responsable de l’Observatoire de l’islamophobie. A défaut d’un dialogue ou d’une emprise sur ces mouvements, ils préfèrent les disqualifier par l’accusation somme toute classique d’être « salafiste » ou des intégristes.

La définition actuelle de ce concept vous semble t-elle satisfaisante ?

L’enjeu à venir ne se situe plus dans la légitimité de l’usage de la notion d’islamophobie, mais plutôt dans la nécessité de la définir précisément, malgré ses imperfections, afin de limiter les risques d’instrumentalisation. Ainsi, nous définissons l’islamophobie non pas comme toute forme de critique de la religion musulmane, mais comme la conséquence de la construction du « problème musulman ».

C’est un long processus historique de racialisation qui assigne à des individus une identité religieuse (« origine musulmane », « musulman d’apparence », « préfet musulman ») et qui est en train de faire passer les musulmans d’un groupe religieux hétérogène (socialement, politiquement, nationalement, géographiquement, spirituellement, ethniquement, etc.) à un groupe homogène et marqué du signe de la permanence. Ce processus débouche sur un régime juridique d’exception et des multiples formes de violences symboliques (discriminations) et physiques (agressions, etc.).

Dans la France contemporaine, l’islamophobie relève d’une relation établis/marginaux dont l’enjeu central est la légitimité de la présence des musulmans et des immigrés postcoloniaux sur le territoire national

 

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