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Interview Abd Al Malik : La Réunion, c¨est la France en mieux ! Le slameur, rappeur, auteur, Abd Al Malik débarque à
la Réunion pour deux concerts dans les théâtres
départementaux. Triple victoire de la musique, multidisque
d’or, l’artiste d’origine congolaise ne
délaisse pas le terrain des idées. Il nous parle de sa
musique, inclassable, mais aussi de son identité et de la
nôtre.
Une victoire de la musique, un
disque d’or et d’autres prix encore : 2009 pour toi
c’était sympa non ?
Oui c’est sûr mais c’est dans la
continuité. Depuis 2006, on est sur les chapeaux de roues. On
est content que ça se poursuive, qu’on arrive à
maintenir quelque chose.
Dante, c’est le nom de ton dernier album, celui que tu vas jouer ici. Pourquoi Dante ?
Je vais jouer mes deux albums oui, Dante et Gibraltar.
Dante parce qu’il y a une idée de cheminement. Je pense
qu’il nous faut connaître notre propre enfer pour
connaître notre propre paradis. C’est aussi à
l’image de mon parcours. Et puis il y a l’idée de
pop culture. Quand Dante a écrit l’enfer, il l’a
écrit en toscan, la langue qui allait donnait naissance à
l’italien, la langue du peuple, pas la langue d’une
élite. Et moi en toute humilité, je suis dans cette
optique. Le rap, ce n’est pas réservé à
telle ou telle tribu, la culture n’est pas réservée
à telle ou telle tribu, la culture c’est toujours quelque
chose de populaire.
Pour parler de rap justement, le
duo qui ouvre l’album-disque avec Juliette Gréco,
c’est du hip hop ? C’est du rap ?
C’est totalement du rap, c’est totalement
du hip hop. Je crois que ce n’est pas le rap qui fait le rappeur,
mais le rappeur qui fait le rap. Et moi j’aime bien
m’aventurer dans des choses nouvelles, ajouter quelque chose
d’inventif, de créatif. Depuis longtemps je voulais faire
ce type de duo avec une rappeuse, alors Juliette Gréco, je suis
très honoré de sa présence sur l’album.
Tu travailles aussi avec
Gérard Jouannest, le compositeur de Brel, Alain Goraguer,
l’arrangeur de Gainsbourg. Difficile de définir
l’identité de ta musique
Le rap est la seule musique qui est faite de tous les
autres courants musicaux, avec le sample notamment. Je crois
qu’il ne faut pas chercher absolument à définir, il
faut sortir de cette notion de ghetto. Il y a en même temps une
unité et quelque chose de multiple, une diversité dans
l’unité.
C’est une
référence à Aimé Césaire dont tu as
donné le nom à un des morceaux de l’album.
C’est ta contribution au débat sur l’identité
nationale ?
L’identité, moi j’en parle en terme
de richesse. Être français aujourd’hui, c’est
différent d’hier et différent de demain. Il y a
toujours des apports. Regarde, moi, je suis d’origine congolaise
et j’ai grandi en Alsace. À chacun d’apporter sa
singularité dans le pot commun. Il ne faut pas faire un
débat pour faire un débat. Ce qui
m’intéresse c’est d’amener quelque chose, pas
d’asséner une vérité. C’est ça
qui est malsain là-dedans, que des gens disent : être
français c’est ceci ou cela. Le danger, c’est de
créer des ghettos dans lesquels ceux qui ne correspondent pas
seront exclus. Le danger c’est de normer.
Tu as écrit :
“Aucune étiquette même celles apposées par
les esprits les mieux intentionnés, ne peut définir un
être sans le réduire, sans le destituer de quelque chose
d’essentiel”. Ça veut dire que le débat est
voué à l’échec ?
Non ça veut seulement dire que c’est
forcément réducteur. Mais il faut le faire ce
débat, pour se rendre compte de la richesse de notre
identité.
C’est pour ça que tu chantes en alsacien sur l’album ?
Exactement. Pour montrer que c’est complexe parce
que c’est riche. Que c’est beau parce que c’est
complexe. J’ai grandi en Alsace et cette langue a toujours
sonné à mes oreilles, ça fait partie de la BO de
ma vie.
Tu parles aussi de religion dans
tes albums. Comment le musulman converti vit ces polémiques sur
la burqa, les minarets etc… ?
Le 11 septembre 2001 a été très
particulier pour moi. Je me suis rendu compte de l’amalgame qui
peut exister entre la spiritualité et ceux qui
l’instrumentalisent. Les gens ne savent pas ce qu’est
l’islam, ils confondent avec Ben Laden, Al Qaida etc... Comme ils
confondent le besoin de reconnaissance avec une invasion. Il y a une
confusion entre la chose politique et le spirituel, les notions
d’amour, de partage, entre le temps immédiat et
l’éternité. Ma chance, c’est de distinguer
tout cela en montrant que vivre sa spiritualité, ce n’est
pas forcément prosélytique.
Dans “C’est du
lourd”, tu chantes : “La France elle est belle,
regarde tous ces visages qui s’entremêlent”. On en
est loin, non ? C’est un vœu pieux ?
Non c’est la réalité, dans la vraie
vie, on le voit. Le problème, c’est la façon dont
c’est relayé par les médias, la politique etc...
Eux ont du mal avec cette notion de représentation, ils vivent
encore dans le passé. On dit que la société civile
est toujours en avance et c’est vrai. C’est à toi,
à moi, à nous tous, de travailler pour qu’il y ait
une concordance avec la vraie vie. Alors non on n’en est pas
loin, c’est juste qu’on ne le voit pas.
Le monde diplomatique a
publié un article qui évoque “l’extrême
prévisibilité du verbe d’Abd Al Malik” qui
“ne constitue en fait que la face audible de minorités
devenues visibles”. Trop consensuel Abd Al Malik ?
Pour moi consensuel, c’est une qualité
quand c’est positif et actif. C’est bien de critiquer mais
il faut construire après. Voilà ma démarche. Je
n’ai de leçon à recevoir de personne sur le parler
de la rue, le parler des banlieues. Parce que je l’ai vécu
et que je le vis encore au quotidien. La personne qui a écrit
cet article, je la respecte mais je crois que c’est encore une
vision du passé.
Selon toi, cette image vient-elle
de ta décoration des arts et des lettres par la ministre de la
Culture, Christine Albanel ? Tu étais à ta
place ?
Oui c’est lié sûrement. Moi je suis
un artiste, je ne suis ni de droite ni de gauche. Alors qu’on me
remette une médaille, une médaille en chocolat, peu
importe, ce qui compte, c’est le symbole. Quand
j’étais gamin, je n’avais pas de modèle
positif. Je ne voyais que les dealers ou les braqueurs à travers
la fenêtre de mon immeuble. Or les gamins ont besoin de
modèles. Et quand on est mis en lumière, on en devient
un. Je ne l’ai pas fait pour ça mais si je peux en
être un, tant mieux. Ceux qui ne l’ont pas vécu ne
peuvent pas comprendre, avec leur vision binaire, droite, gauche, UMP,
PS, noir, blanc etc...
Pour finir, ta tournée
t’amène à la Réunion la semaine prochaine.
Qu’est ce que cela t’inspire ?
Je n’ai jamais joué à la
Réunion mais j’y suis passé, en transit pendant mon
voyage de noces. En tout cas, j’ai des amis qui y sont
installés et qui m’en parlent en positif. J’ai une
vision de métissage, d’un rapport plus sain à la
spiritualité, notamment à l’Islam. Selon ce
qu’on me dit, c’est la France en mieux, la France
qu’on voudrait. Alors j’ai hâte de voir ça
Interview : Romain Latournerie
Bio express
• Naissance le 14 mars 1975
• Fonde en 1988 à Strasbourg le groupe New African Poet
• Premier maxi “Trop beau pour être vrai” en
1994
• Premier album “La Racaille sort 1 disque” en 1996
• Deuxième album en 1998 “La Fin du monde” avec
la participation de Wallen, Shurik’N et Freeman (IAM) ou Faf
Larage
• Mariage toujours en 1998 avec Wallen
• Premier album solo “Le face à face des
cœurs” en 2004
• Écrit toujours en 2004, Qu’Allah bénisse la
France, aux éditions Albin Michel
• Deuxième album solo “Gibraltar” en
2006 : décroche les prix Constantin et Raoul Breton, une
Victoire de la musique (catégorie « Musiques
urbaines ») et le Trophée meilleur album,
décerné par les Césaires de la musique en 2007.
• En 2008, il participe à l’album “Last
Night” de Moby
• Décoré chevalier dans l’ordre des Arts et
Lettres
• Toujours en 2008, sort son troisième album solo,
“Dante”, disque d’or.
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