"Moins
médiatique et moins facile" que celui de Jean-Paul II, le voyage
de Benoît XVI en Terre Sainte "fera date", "laissera des traces"
et même "pourrait porter plus de fruits"... S'il serait vain de
vouloir résumer en quelques mots la diversité des
opinions qui se sont exprimées du 8 au 15 mai sur le blog lancé pour l'occasion par La-croix.com,
c'est toutefois le bilan général qui ressort du
débat collectif qui s'y est vécu tout au
long de la visite du pape.
Sur le plan du dialogue
interreligieux, "le pape avec finesse a mis fin au malentendu avec les
musulmans qu’il a suscité en septembre 2006 lors de sa
conférence de Ratisbonne", se félicite le philosophe
algérien Mustapha Chérif, co-initiateur de la Lettre des 138 savants musulmans adressée au pape : "La question de la violence n’est plus perçue comme
intrinsèque à telle ou telle religion, mais liée
aux manipulations".
Le P. Christophe Roucou, directeur du Service national pour les Relations avec l’Islam, y
voit même un "tournant" dans les relations entre catholiques
et musulmans, "même s’il reste à en informer les
opinions publiques musulmanes", précise-t-il.
Marie-Armelle Beaulieu, qui a suivi pendant une semaine le pape pour les Franciscains de la Custodie de Terre Sainte,
donnant ses impressions et récits colorés de journaliste
tout-terrain, rend compte de "la révolution des coeurs et des
esprits" qui s'est opérée dans la communauté
chrétienne arabe. Aux juifs comme aux musulmans, le pape "a
lancé un message pour la justice, l’égalité
et le savoir vivre ensemble. Et la petite communauté
chrétienne a apprécié ces appels, elle qui se sent
coincée entre les deux", écrit-elle, exprimant par
ailleurs un voeu : que la petite communauté de
chrétiens hébréophones et celle des
chrétiens arabes "lancent des ponts entre elles, prémices
des ponts à jeter entre Israéliens et Palestiniens".
"On peut couper les cheveux en quatre, mais..."
Si certains pouvaient "attendre le pape au tournant" après les affaires Williamson, de Recife et du préservatif, Frédéric Encel et Salomon Malka expriment dans leurs billets un même soulagement que le pape
ait su "éviter soigneusement les “couacs”, les
faux-pas, les pièges que beaucoup redoutaient".
Rejetant toute tentative de polémique après la visite du pape à Yad Vashem, Salomon Malka,
directeur d'antenne de la radio juive RCJ, se dit, dans une
pirouette, "déçu en bien". Certes,
reconnaît-il aux détracteurs israéliens du pape,
"on peut ergoter. On peut couper les cheveux en quatre"... Mais "il y a
de l’excès - ou une attente excessive - dans les critiques
qui ont pu être faites ici et là, et notamment dans la
presse israélienne". Le pape, selon lui, a eu les paroles et les
gestes essentiels. "Manquait peut-être une tonalité
propre, un accent personnel, une chaleur particulière. Compte
tenu des difficultés inhérentes à cette visite, ce
n’est pas ce qui compte", note-t-il.
Sur le plan politique, Frédéric Encel, spécialiste
de géopolitique (1), relève que "le pape aura
manifestement refusé de se cloisonner à son statut de
chef spirituel, endossant à plusieurs reprises celui -
authentique en droit international - de chef d’Etat". Au risque
de provoquer "une désagréable surprise en Israël
où l’on avait espéré un Benoît XVI
s’en tenant strictement au champ du spirituel".
"Si
l’on ajoute à cette déception l’absence de
surprise au Mur occidental - mais comment surprendre dans les pas
d’un Jean-Paul II précurseur sur le site sacré ? -
et donc ses prises de position politiques en territoire palestinien, on
comprend que les Israéliens n’aient que peu relevé
l’appel papal aux Palestiniens à renoncer à la
tentation du terrorisme", écrit-il. Et de souligner que "chacun
sait à Jérusalem, Amman et Ramallah que ce n’est
pas à Rome que se joue l’avenir de la région, ni
dans les propos du chef de l’Eglise catholique".
Certes, "il ne dispose pas des moyens des grandes puissances", admet pour sa part Mustapha Chérif,
qui s'est fait, dans ses billets, le porte-parole de la
cause palestinienne. Mais il "redonne de l’espoir à
ceux qui savent que le devenir est commun ou ne sera pas",
affirme-t-il. "Ce ne sont pas de simples paroles, ni des vœux
pieux, mais un témoignage qui interpelle les consciences et les
décideurs occidentaux qui renvoient trop souvent dos
à dos le colonisé et le colonisateur".
Un geste à retenir
Un espoir dont rend compte lui aussi, depuis Bethléem, Qustandi Shomali. Ce professeur d'université qui dans un de ses premiers billets décrivait
la détérioration de la vie des chrétiens à
Bethléem (chômage, émigration...), se
félicite du changement d'atmosphère
palpable apporté par cette visite. "La peur et
l’inquiétude sur les conséquences de sa visite ont
disparu. La réaction de la population locale à
Bethléem est positive et pleine d’espoir".
La
visite du pape dans cette région sous tension n'a pas
manqué de soulever d'âpres débats sur le conflit
israélo-palestinien, et le blog de La-croix.com s'en
est fait dans une certaine mesure l'écho... Nicolas Baguelin, blogueur et collaborateur du site Un Echo d'Israël, qui
tout au long de la semaine a dû batailler pour faire entendre que
ce qu'il "récuse dans certaines formes de critiques de la
politique israélienne, c’est celles qui mettent en cause
l’existence même d’un état juif
souverain", retient de ce voyage l'étonnant geste de paix
de Benoît XVI à Nazareth, main dans la main
avec des responsables juif et musulman.
"Voilà ce
qui peut sans doute briser les barrières, les murs, la spirale
de la violence, espère-t-il. Lorsqu’on a
épuisé toutes les ressources intellectuelles et les
bonnes paroles et lorsque plus rien ne semble pouvoir bouger, chacun
campant sur ses positions dûment justifiées, il ne reste
que le toucher, le contact pour faire advenir l’impossible".
"Très ému" lui aussi par ce geste, le P. Roucou salue un
pape qui "a joué son rôle de veilleur et
d’éveilleur" : "A nous d’œuvrer pour que
les murs soient effectivement abattus, ceux de pierre ou de
béton mais aussi ceux qui sont dans les têtes et les
cœurs là-bas mais parfois aussi ici".
Céline HOYEAU