« Sud Ouest Dimanche». Que pensez-vous de la création de la mission Gérin, ce groupe de parlementaires et d'associatifs qui travaille sur la question du voile intégral ?
Dominique Thomas. Je cerne mal son objectif. Il existe déjà un cadre juridique sur la question du voile. En quoi en faudrait-il un autre pour traiter du cas de celles qui se voilent intégralement ? Sur le plan juridique, cela paraît très difficile de créer une exception pour ce type de vêtement. C'est comme si l'on estimait que la loi antitabac concerne la cigarette et qu'il faut en ajouter une autre pour le cigare. Sur le plan politico-culturel, on stigmatise une religion sur des critères dont on ne maîtrise pas les tenants et les aboutissants. Je crains que tout cela ne conduise à créer des crispations, des amalgames, des clichés sur un islam qui asservit les femmes et dénie leur liberté, un islam rigoriste et obscurantiste.
Vous pensez que c'est la vision qu'une partie de la France renvoie à la communauté musulmane ?
La communauté musulmane pratiquante se sent choquée, bafouée. Elle pense que cela renforce le sentiment d'une montée de l'islamophobie. Quand on parle avec des membres de cette communauté, ils font état de regards plus ou moins accusateurs, de difficultés auprès des institutions municipales pour les constructions de mosquées, d'intolérances pour aménager les horaires des piscines ou les lieux de prières.
Il est par exemple impossible de voir dans un jardin public en France, comme c'est le cas en Grande-Bretagne, un musulman poser son tapis pour faire sa prière en public.
Vous évoquez cette communauté pratiquante. Que représente-t-elle par rapport aux 5 millions de musulmans qui vivent en France ?
Il n'existe pas d'étude sociologique ou anthropologique sur la question. On sait néanmoins que cette communauté pratiquante est en constante augmentation, en particulier chez les jeunes. Même si tous n'ont pas le même engagement envers les cinq piliers de l'islam (1).
De plus en plus de musulmans pratiquent le ramadan. Les mosquées sont de plus en plus fréquentées par les moins de 40 ans, qui ont une approche plus spirituelle de la religion que leurs aînés.
Comment expliquez-vous cette montée de la religion chez les jeunes musulmans français ?
Il s'agit souvent d'une trajectoire individuelle, qui permet de rompre avec la communauté française d'origine et d'essayer de régler d'énormes problèmes identitaires. Ces jeunes s'éloignent d'un islam très populaire qui était souvent celui pratiqué par leurs parents et se tournent vers un islam réformiste, marqué par une lecture plus rigoriste des textes et une forme de retour à la piété.
Vous reprochez à certains membres de la commission Gérin de mal connaître l'islam et de tout confondre. Des exemples ?
J'ai entendu des choses à la limite du grotesque, en particulier dans la bouche d'une ministre. Je ne comprends pas qu'on ait médiatisé la burqa de façon exagérée. Ce vêtement n'est porté que de façon très localisée par des musulmanes de la tribu pachtoune en Afghanistan et au Pakistan. C'est un signe de distinction culturelle. La burqa se porte un peu comme le sari.
Ce vêtement diffère du niqab, qui est constitué par une grande jupe - l'abaya - et d'un voile qui recouvre totalement le visage et ne laisse apparaître que les yeux. Le niqab, qui est porté en Arabie saoudite, témoigne d'une lecture très rigoriste, très puritaine de l'islam. Lecture liée au développement du salafisme, qui prône un retour aux origines de l'islam.
Le président du CFCM (Conseil français du culte musulman) a pourtant déclaré récemment que le port du voile intégral n'était pas une prescription du Coran.
Ce n'est pas parce que le Coran ne mentionne pas quelque chose qu'il ne faut pas en tenir compte. Le dogme islamique s'appuie sur le Coran, mais aussi sur les hadith (les commentaires), sur l'ensemble des textes écrits par les théologiens du Moyen Âge et les fatwas édictées plus récemment.
De plus, Mohamed Moussaoui, le président du CFCM, pas plus que son prédécesseur Dalil Boubakeur, ne font l'unanimité dans la communauté musulmane. Ils sont même très critiqués pour leur posture de faiblesse de la défense de l'islam. Le CFCM pratique le politiquement correct et sa position est le produit d'une certaine lecture de l'islam.
Quelle est l'importance du salafisme en France ?
C'est un mouvement qui progresse. Je dirais qu'avec le mouvement Tabligh, l'islam rigoriste représente 15 % de l'islam français, essentiellement dans la région parisienne, à Lyon et à Marseille.
Le débat sur le voile intégral doit-il, selon vous, s'organiser autour du thème de la laïcité ou de la liberté de la femme ?
Le débat sur la laïcité est franco-français. Les radicaux de la laïcité sont persuadés que le port du voile est un signe d'asservissement. Or ce n'est pas un signe d'aliénation, mais le résultat d'un choix de la part des femmes, même si certaines subissent une pression sociale. Reste que c'est un signe de rupture avec un environnement social dans lequel elles ne se reconnaissent pas.
Une provocation aussi par rapport à la société française laïque ?
Il y a de toute façon une incompréhension entre les deux. Un choc culturel et une crispation religieuse. Des deux côtés, chacun part d'un fait divers pour aboutir à des généralités. De plus, la communauté musulmane a l'impression qu'on attend d'elle qu'elle fasse amende honorable pour le 11 Septembre.
Comment la France est-elle perçue dans le monde musulman ?
Pas bien. Les plus radicaux l'accusent de vouloir interdire le voile intégral et ensuite, pourquoi pas, le ramadan. Les téléprédicateurs déve- loppent une rhétorique antifrançaise, qui débouche ensuite sur un fort sentiment antioccidental. Nicolas Sarkozy n'est pas très bien perçu par la rue arabe. Ce qui n'est pas le cas d'Obama, qui a su prendre en compte la barrière de l'éducation.
(1) La profession de foi (chahada), la prière, la zakât (l'aumône), le jeûne (le ramadan) et le pèlerinage à La Mecque.